Tribal Media #5 – Il était une fois dans l’Est : Dragan Vukovic

ENTRETIEN AVEC UN CRÉATEUR DE LIENS CULTURELS.

Personnage atypique et incontournable de la scène musicale des Balkans et plus particulièrement des territoires d’ex-Yougoslavie, Dragan Vukovic a mis sa formidable énergie au service de sa passion. Entre un Dj set et l’écriture d’un livre, de son émission de radio déjà vingtenaire à l’organisation de tournées pour des groupes du monde entier, il semble infatigable. Nous avons eu la chance de rencontrer ce bonhomme de près de 2 mètres de haut et de gentillesse, à l’occasion de la tournée d’été qu’il a organisé pour Tribal Veda.

dragan

Bonjour Dragan, peux tu nous parler de tes diverses activités ?

J’ai commencé mes activités sur la scène musicale comme Dj, puis ayant acquis une certaine notoriété on m’a proposé de travailler à la radio. C’était en 1995, ça fait donc 20 ans que j’anime une émission qui s’appelle « Anatomija Zvuka » (l’anatomie du son). Je diffuse la musique de la scène alternative des territoires ex-yougoslaves et évidemment bien d’autres choses qui m’intéressent. Ce que j’entends par « Musique alternative » peut se résumer dans cette formule : ce qu’on ne peut écouter nulle part on peut l’écouter dans mon émission ! Il y a là de tout : musique du monde, classique, noise, hardcore, punk… tout excepté du metal.

Où se trouve cette radio ? Peut-on l’écouter sur internet ?

La radio, BH radio 1, se trouve à Sarajevo en Bosnie Herzégovine, c’est une radio nationale. Mon émission a lieu le mardi une semaine sur deux à 19h10. L’émission peut s’écouter sur internet, et je mets les enregistrements de chaque émission à disposition sur Soundcloud, j’en diffuse les liens sur les réseaux sociaux.
Et outre ces activités de Dj et d’animateur radio cela fait une dizaine d’années que j’organise des tournées de facon autonome, à travers l’agence de booking Multirepeta. (« Koncertna promocionalna agencija repeta. »). En fait j’ai commencé à organiser des concerts à partir de1997 à travers diverses associations, mais je le fais de façon indépendante depuis 2005. A travers cette activité je donne la possibilité à des groupes d’Europe et du monde entier de jouer dans les Balkans.

Combien de tournées as tu organisé depuis tout ce temps ?

(grand éclat de rire ) Alors… depuis dix ans… comptes que je fais tourner entre 4 et 7 groupes par an…
Je fais ça dans  une démarche particulière mêlant curiosité et éclectisme : il y a toutes sortes d’avant-gardes : du noise-rock, des groupes dans l’esprit «  rock in opposition », des musiques du monde, des chanteurs à texte… Cette année j’ai fait tourner Wowoka, un groupe de blues polonais ; Dure Mère, un groupe sexy-garage de Nantes ; Tribal Veda ; et il y a trois autres groupes à suivre : les belges de Guili Guili Goulag, la chanteuse portugaise Rita Braga et en novembre les néo-zélandais de Hollywood Fun Downstairs. Voilà il n’y a pas de barrières, si les gens sont bons et qu’il n’ont pas je ne sais quelle exigence je les aide, leur organise une petite tournée.

paysage bosnie

Comment es-tu entré en contact avec les groupes français dans les années 90 ?

A l’époque je travaillais avec l’association « Geto » à Banja Luka et nous nous étions mis en contact avec une équipe de Mostar qui avait depuis l’après-guerre d’importants échanges avec la France, ils étaient très actifs et organisaient parmi d’autres le légendaire « Mostar Interkultural Festival » qui faisait venir chaque année 300 français, italiens et espagnols. A ce moment nous avons noué contact avec l’équipe de Jarring Effects qui ont fait venir certains groupes.

C’est avec Rico que tu es entrés en contact ?

Non, ce qui est intéressant c’est que j’ai d’abord rencontré cette fille : Aline

Oui qui habitait justement à Mostar…

Oui et c’est ensuite que j’ai rencontré les autres personnages de l’équipe, et j’ai organisé quelques tournées pour…

Hightone ?

Non, pour eux j’ai juste aidé un peu, c’était Daqui Dub, un groupe avec l’un des membres de Kali Live Dub. Et donc j’ai beaucoup voyagé en France, et ce que j’y ai découvert m’a grandement intéressé. J’ai récupéré une telle collection d’albums et de démos de groupes français que tu en serais étonné toi même ! (rires) « to je ludilo totalno! » (un total truc de ouf !)
J’ai développé des théories la dessus, par exemple que dans toute l’Europe occidentale les français me semblent être les plus proches de nous dans les Balkans, ils me semblent en général être plus ouverts musicalement que les allemands, hollandais ou scandinaves, c’est pour ça que j’aime travailler avec les français en plus du fait que j’aime le fromage et le bon vin !
Du coup j’organise au moins deux tournées chaque année pour des groupes français, dans ceux qui me reviennent tout de suite : Dure Mère de montpellier, Joke et tous les échanges avec l’équipe AOLF, les nantais de Vagina Town, les grenoblois de Zozophonic Orchestra
Et je vais continuer ça car la France me semble avoir la scène musicale la plus intéressante dans sa diversité, toutes ces musiques d’avant garde, jazz, ces groupes dans l’esprit « rock in opposition ». Et même si c’est parfois compliqué de booker ce genre de choses on improvise, on s’arrange et on va de l’avant !

Je t’ai rencontré comme Dj à l’Alimentation Générale à Paris, comment es-tu venu jouer là bas ? et comment ça t’a paru à l’époque ?

C’était un peu par hasard, je travaillais avec un groupe de free jazz de Caen « les Yeux de de la Tête »,  je leur avais organisé deux ou trois tournées dans les Balkans, et comme ils étaient contents ils m’ont invité à Caen et m’ont trouvé cette date comme Dj à Paris, c’était exotique, c’était bien. Mais là ça fait longtemps que je ne suis pas allé en France et ça commence à me manquer, je sens une crise qui approche ! 🙂

Tu dois y retourner !

Envie de boire du beaujolais !

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Et quels sont tes projets, tu vas continuer à faire tout ça ?

Oui, je ne peux pas sortir de ma peau, je dois le faire et je crois que je le ferai jusqu’à la fin de ma vie ! Et à part ces tournées je suis très impliqué dans un grand projet d’archivage le la scène musicale du territoire de l’ex Yougoslavie. Car s’il y a beaucoup de bons groupes, et des innovations musicales ça et là, il n’y a pas d’historique sur tous ces courants musicaux alternatifs. J’ai un vieux rêve autour de ça, j’ai commencé à écrire un livre là dessus mais je me suis arrêté. Beaucoup de choses comme ça m’intéressent mais n’ayant fini aucune université, je me sens freiné quant à certaines choses. Je les aborde de façon assez chaotique et je peine à me concentrer sur la durée pour fignoler l’oeuvre jusqu’à l’aboutissement. Je vis dans le chaos et c’est comme ça que je travaille ! « Jebiga ! » (traduction disponible par courrier recommandé !). Il faut que j’apprenne un peu plus des slovènes peut être ! (rires)

Par exemple l’histoire de ce blog dont tu faisais partie : « anatomy of sound » avec tous ces musiciens expatriés des territoires d’ex-Yougoslavie, eh bien, nous sommes une civilisation de voyageurs, présents au 4 coins de la planète ! et en ce qui concerne la musique ça m’anime de savoir où nous sommes. Peu importe que ces musiciens ont émigré ou s’il sont de seconde génération nés à l’étranger.
J’ai un concept pour faciliter ça : Si dans un groupe étranger il y a un membre de chez nous, alors c’est un groupe de chez nous ! (rires) Comme ça j’ai un maximum de matériel pour mon émission ! Et donc parmi tous ces gens très intéressants, il y en a que je n’ai pas encore intégré. Par exemple je trouve un certain Gordon Grdina, jazzman canadien, le nom sonne d’ici, je recherche, demande autour de moi et on me dit qu’il vient d’Istrie. Ce genre de choses m’intéressent !
Je suis de Banja Luka « jebe taj kontinuitet, jeben ti » (saloperie de continuité ! Traduction littérale complète possible autour d’un verre avec les protagonistes) nous sommes comme ça.

Tu es né à Banja Luka, et tu vis a présent en Slovénie ?

Oui depuis 8 ans, mais ça n’est pas si loin, je suis à 4h de voiture, et dans tout cela il y a beaucoup de ressemblances, Mostar où j’ai vécu quelques années, Murska Sobota… En gros tu sais comment était l’ex- Yougoslavie, tout se passait dans les grands centres Belgrade, Zagreb, Sarajevo, quant aux petites villes elles étaient un peu mises de coté, Donc là à Murska Sobota je découvre des choses. Les gens du coin disent « Dis donc Dragan, qui ne vient pas d’ici, a archivé toute la scène musicale de la ville ! ». Et ce n’est pas pour caresser dans le sens du poil que je le fais, mais si tu vis pour la scène eh bien je dirais presque, tu donne ta vie entière pour elle !

Cette interview a été réalisée en Aout 2015 et depuis Dragan a finalement franchi un grand pas dans la réalisation de ce vieux rêve d’écrire un livre sur la scène musicale du territoire ex-yougoslave puisqu’il l’a fait ! Il a sorti il y a peu « l’encyclopédie des groupes en duo » de ce territoire.

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Propos recueillis par Goran Juresic
Photos : Alexis Sebileau

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